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Pourquoi la Guadeloupe a soif ? Explications

Pourquoi la Guadeloupe a soif ? Explications
Par S. B., le 30 novembre 2021.
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Le paradoxe de la Guadeloupe c’est qu’elle a une abondante ressource en eau mais que les Guadeloupéen(ne)s en manquent cruellement. La cause de cette pénurie invivable est à chercher du côté du patrimoine dans un état catastrophique. Les fuites sont légion sur l’île aux belles eaux
 
Destination touristique incontournable de la Caraïbes, la Guadeloupe est confrontée à un problème de taille depuis plusieurs années : l’eau courante n’est pas assurée tout le temps et des tours de disponibilité de l’eau au robinet ont été instaurés. Pour les habitants comme pour les touristes, c’est une situation exaspérante d’autant plus que la présence du volcan à Basse-Terre et de la végétation luxuriante alimentée par des pluies extrêmement fréquentes sur cette partie de l’île sont une source d’eau très abondante. Avec un rendement du réseau d’environ 40 % (pour 100 litres injectés dans le réseau, seulement 40 litres arrivent aux consommateurs), le coupable n’est pas long à trouver : les fuites.
 
L’épine dorsale du schéma de l’eau potable est le feeder de Belle Eau Cadeau. C’est lui qui, principalement, amène l’eau de Basse-Terre vers Grande-Terre. « Schématiquement, on peut voir la Basse-Terre comme un gros château d’eau qui alimente toute l’île », nous résume Eddy Renaud de l’Inrae Nouvelle-Aquitaine Bordeaux, auteurs d’ouvrages sur le sujet de l’eau en Guadeloupe. Ce feeder a un diamètre de Ø 700 mm. La ressource en eau n’est pas le problème de la Guadeloupe ni la conception de l’infrastructure d’autant que le conseil départemental a même prévu un réseau d’eau brute, au départ destiné à l’irrigation, qui permet aussi d’alimenter des usines d’eau potable en Grande-Terre et dans toute l’île.
 
Le problème en Guadeloupe ne vient pas d’un manque de ressource mais d’un rendement du réseau catastrophique d’environ 40 %.

Alors d’où vient ce mal qui frappe Karukera et comment se manifeste-t-il ? Tout d’abord, par les tours d’eau. Le taux de fuite est tel qu’afin d’avoir assez d’eau pour alimenter certaines zones, il faut en couper d’autres et faire des roulements. Et il y a pire : « dans les secteurs qui sont en tour d’eau, il y a des points hauts qui, par manque de pression ne sont que très rarement alimentés ! », déplore Eddy Renaud. Les fuites ravagent le réseau de distribution. « Le niveau de fuite est tellement colossal que l’on a l’impression de remplir un panier percé. On parle d’un rendement moyen de 40 % mais certaines zones ont un rendement encore plus faible », explique notre interlocuteur. Les fuites sont essentiellement localisées sur le réseau de distribution et sur les branchements. Le feeder en revanche ne présente pas vraiment de dommages et il est suivi attentivement.
 
Ce problème de fuite ne date pas d’hier. Avant 2015, la Guadeloupe était organisée en syndicats, dont le Siaeag en charge de toute la zone du feeder de Belle Eau Cadeau. Pour l’essentiel, la gestion était déléguée à Générale des Eaux Guadeloupe (Veolia). Mais depuis, il a y a eu des changements dans l’organisation. « Sur quelques années, il y a eu plusieurs facteurs qui ont beaucoup perturbé la distribution d’eau en Guadeloupe et parmi les principaux,  le départ de Veolia et la reconfiguration territoriale Loi NOTRe qui a désorganisé les syndicats. Le SIAEAG a survécu à cela mais a pas mal muté et les transferts de patrimoine ont provoqué quelques difficultés », explique Eddy Renaud. Ces événements ont totalement déstabilisé le monde de l’eau potable guadeloupéenne et empêché un bon suivi d’un réseau déjà fatigué.
 
Dans les secteurs qui sont en tour d’eau, il y a des points hauts qui, par manque de pression ne sont que très rarement alimentés ! 
 
Des actions sont entreprises pour améliorer les choses. L’État avec le plan Eau Dom qui découle d’une étude de 2015 (rapport Roche) a donné un coup de main. « Il s’agit d’un grand plan national qui a pour but d’aider l’eau et l’assainissement dans les départements et territoires d’outre-mer et il a été déployé y compris en Guadeloupe », détaille Eddy Renaud. De plus, un audit a été réalisé en 2017/2018 sur la situation de l’île pour mieux faire émerger les leviers utiles à l’amélioration de la situation. Suite à cet audit, « l’État a préconisé de créer une structure unique sur l’île de façon à favoriser une gestion cohérente de l’eau potable. Ce projet ayant du mal à se créer en concertation locale, une loi a été votée pour créer cette structure unique d’exploitation de l’eau », nous explique Eddy Renaud.
 
Les plans d’investissement aveugles ne sont pas la solution. La situation est tellement dégradée que jouer la carte de la force brute sans discernement est voué à l’échec. Remplacer les canalisations sans réflexion préalable ne sera pas bénéfique avant longtemps puisque même en arrivant à un taux de renouvellement de 3 %, bien plus important que la moyenne nationale, remettre en état les près de 3 000 km de réseau de l’île prendrait une éternité. « La solution est dans l’exploitation. Il y a un besoin de renouvellement, mais il faut préalablement bien connaître le réseau, savoir où sont les fuites pour employer les ressources financières au mieux », insiste Eddy Renaud. Il faut donc cibler les zones et pour cela, connaître les volumes passant dans chaque secteur et identifier les zones fuyardes… pour ensuite passer à l’étape de la réparation. Ce ciblage est important pour gérer au mieux le budget mais aussi les moyens humains car même si des entreprises viennent de métropole, on est surtout sur une économie locale.
 
Heureusement pour l’île, les pluies très abondantes sur Basse-Terre fournissent une ressource en quantité.
 
La solution est limpide : recherche et réparation des fuites. « Malheureusement, les exploitants ont déjà la tête sous l’eau », déplore Eddy Renaud « même s’ils ont pu compter sur deux phases d’aide ». La première a eu lieu en 2019 sous la direction de la Région et avec l’appui d’Eau de Paris et de l’Office International de l’Eau. Elle a permis de passer des marchés pour aider les collectivités à chercher et réparer les fuites. En 2020, dans le contexte de la pandémie, le préfet a fait une réquisition d’équipes dans les régies et a confié à Karuker’O/Suez une prestation pour organiser et encadrer la recherche et la réparation des fuites. Il y a eu un gros travail pour la remise à niveau du réseau de distribution. « Ces 2 opérations consécutives ont permis de stabiliser puis d’améliorer la situation. Cela n’avait pas mis fin aux tours d’eau mais la pression dans le feeder avait stoppé sa chute et commençait à remonter lentement », explique Eddy Renaud. La suite de ces deux opérations par définitions temporaires sera prise par la future structure unique qui devra aussi faire attention aux matériaux employés puisque « les eaux chaudes de la zone volcanique et le climat tropical mettent à mal les infrastructures et notamment le PEHD des branchements », conclut Eddy Renaud.
 
S. B.
 
Les chiffres
Pour distribuer 25 millions de m3 d’eau potable aux 400 000 habitants de Guadeloupe et aux 500 000 touristes qui séjournent en moyenne 15 jours, plus de 60 millions de m3 d’eau potable sont produits sans pour autant assurer la desserte permanente de tous les usagers.
Les réseaux Guadeloupéens se situent dans la plus mauvaise catégorie de performance définie à l’échelle internationale par la Banque Mondiale : catégorie D « Système très inefficace, programmes de réduction des fuites impératifs et prioritaires ».
Plus de 40 % de l’alimentation en eau potable de la Guadeloupe dépend du feeder de « Belle Eau Cadeau », par lequel transitent environ 28 millions de m3 d’eau par an provenant, à parts sensiblement égales, des trois unités de production de Belle Eau Cadeau (sources), la Digue (prise en rivière) et Deshauteurs (réseau départemental d’eau brute).
On dénombre environ 150 réservoirs en service pour une capacité de stockage d’environ 110 000 m3 (source Deal)
Retrouvez sur LinkedIn Sébastien Battaglini, rédacteur en chef de Réseaux VRD.
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